L'affaire pendante C-465/25 (Matin Maier SRL) réunit deux courants du droit de la TVA de l'UE qui ne coexistent pas toujours aisément : le droit substantiel de déduire la TVA déductible et les garanties procédurales accordées aux contribuables. Si les litiges relatifs aux numéros de TVA révoqués ne sont pas nouveaux, cette affaire se distingue parce qu'elle combine cette question avec des droits fondamentaux tels que l'accès au dossier administratif et le droit à une procédure équitable. La Cour de justice est donc invitée non seulement à réexaminer les limites de la déduction de la TVA, mais aussi à apprécier jusqu'où les autorités fiscales peuvent aller pour restreindre les garanties procédurales des contribuables.

Faits et circonstances

Le litige trouve son origine dans un contrôle fiscal roumain portant sur les années 2018 et 2019. À l'issue du contrôle, Matin Maier SRL s'est vu réclamer des compléments d'impôt sur les sociétés et de TVA. La question centrale portait sur des opérations réalisées avec un fournisseur classé comme « assujetti inactif » au sens du droit roumain. Bien que les services aient été effectivement réalisés et que le fournisseur ait rempli ses obligations fiscales, les autorités roumaines ont refusé la déductibilité des dépenses correspondantes et de la TVA déductible.

Parallèlement, les autorités fiscales ont contesté le traitement TVA d'une transaction immobilière, faisant valoir que le mécanisme d'autoliquidation n'avait pas été correctement appliqué, alors même que le contribuable a par la suite corrigé les factures. La dimension procédurale de l'affaire a encore intensifié le litige : durant la phase administrative, le contribuable s'est vu refuser l'accès complet au dossier, en particulier aux documents obtenus par recoupements avec d'autres parties, au motif que ces documents seraient sans incidence sur l'issue.

Au fond, le litige porte sur la question de savoir si un contribuable de bonne foi peut être pénalisé pour des circonstances indépendantes de sa volonté, à savoir le statut administratif de son fournisseur. Les autorités fiscales roumaines ont de fait imposé des obligations de TVA tout en refusant le droit à déduction, créant une situation où la TVA devient un coût réel plutôt qu'une taxe neutre.

En parallèle, le contribuable a soutenu que ses droits de la défense avaient été violés. Le refus d'accorder l'accès complet au dossier administratif soulevait la question de savoir si le contribuable avait bénéficié d'une véritable possibilité de contester le redressement et de faire valoir ses arguments de manière effective.

L'analyse de la juridiction et les principales questions posées à la CJUE

La juridiction roumaine a exprimé de sérieuses préoccupations quant à la compatibilité de ces pratiques avec le droit de l'UE, en particulier au regard de la Charte des droits fondamentaux et de la jurisprudence établie de la CJUE. Elle a souligné que le droit à une bonne administration, conjugué aux droits de la défense, exige un niveau suffisant de transparence dans les procédures fiscales, ce qui inclut l'accès à tous les documents pertinents. Refuser un tel accès au motif que certains documents sont jugés sans pertinence risque de priver le contribuable d'une véritable possibilité de contester les conclusions des autorités fiscales.

D'un point de vue substantiel de la TVA, la juridiction s'est également demandé si la simple révocation du numéro de TVA d'un fournisseur peut, à elle seule, justifier le refus du droit à déduction. Se référant à la jurisprudence antérieure de la Cour de justice, elle a indiqué qu'un tel refus ne devrait se justifier que lorsqu'il est établi que le contribuable savait, ou aurait dû savoir, qu'il participait à une fraude. Dans ce contexte, la juridiction s'est particulièrement inquiétée de ce que l'approche roumaine fait de fait peser une charge excessive sur les contribuables, en les obligeant à vérifier le statut administratif de leurs fournisseurs même lorsque les opérations sous-jacentes sont réelles et que la taxe a été correctement déclarée.

Dans ce contexte, la juridiction nationale a décidé de renvoyer plusieurs questions à la Cour de justice, portant à la fois sur les aspects procéduraux et substantiels. En substance, la Cour est invitée à préciser si le droit de l'UE permet aux autorités fiscales de limiter l'accès au dossier administratif, si des décisions adoptées en violation des droits procéduraux peuvent néanmoins être maintenues, et si un contribuable peut être tenu de facturer et de reverser la TVA tout en se voyant refuser le droit à déduction correspondant au seul motif que le numéro de TVA d'un fournisseur a été révoqué.

Pourquoi cette affaire est importante

L'importance de l'affaire C-465/25 tient à sa capacité potentielle à clarifier les limites des mesures anti-fraude des États membres au sein du système de TVA de l'UE. Si la Cour devait admettre qu'un numéro de TVA révoqué suffit à lui seul à justifier le refus d'une déduction, elle ferait basculer de manière significative le risque de non-conformité du fournisseur sur les clients, compromettant ainsi le principe de neutralité fiscale.

Dans le même temps, les aspects procéduraux de l'affaire pourraient avoir des conséquences considérables pour l'administration fiscale dans toute l'UE. Une décision renforçant le droit des contribuables d'accéder au dossier et de contester les éléments de preuve consoliderait le rôle des droits fondamentaux dans les procédures fiscales, en veillant à ce que l'efficacité de l'application des règles ne se fasse pas au détriment de l'équité.

En définitive, cette affaire dépasse une simple question technique de TVA. Elle touche à l'équilibre entre l'efficacité du recouvrement de l'impôt et la protection de la confiance légitime, de la sécurité juridique et de la proportionnalité. L'arrêt de la Cour déterminera probablement si la trajectoire actuelle vers des exigences de conformité plus strictes reste compatible avec les principes fondateurs du droit de la TVA de l'UE.