La CJUE renforce les règles d'exécution du MAE : Pas de motifs de refus plus larges - C-481/23

Le 10 avril 2025, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a rendu un arrêt important dans l'affaire C-481/23 (Sangas) qui clarifie la portée des motifs facultatifs de non-exécution prévus à l'article 4, paragraphes 4 et 6, de la décision-cadre 2002/584/JAI du Conseil (décision-cadre relative au mandat d'arrêt européen, ou MAE). L'affaire est née d'un différend entre l'Espagne et la Roumanie sur la question de savoir si la Roumanie pouvait refuser d'exécuter un mandat d'arrêt européen émis par l'Espagne pour poursuivre un ressortissant espagnol résidant en Roumanie, sur la base d'allégations d'infractions prescrites et de résidence de longue durée.
Cette décision a des conséquences sur la coopération judiciaire en matière pénale dans l'ensemble de l'Union européenne. Elle renforce le principe selon lequel les États membres ne peuvent pas étendre les motifs de refus d'un MAE au-delà de ceux expressément prévus dans la décision-cadre. Elle illustre également l'insistance de la Cour sur le respect des conditions cumulatives énoncées dans les dispositions pertinentes, fermant ainsi la porte aux tentatives d'utiliser le droit national comme base pour des pouvoirs de refus plus étendus.
Contexte et faits
L'affaire concernait un ressortissant espagnol, dénommé JMTB dans l'arrêt, qui vivait légalement et de manière ininterrompue en Roumanie depuis plus de cinq ans. En février 2022, l'Audiencia Nacional (l'Audience nationale espagnole) l'a condamné en première instance en tant que coauteur de trois infractions fiscales graves et d'une infraction de blanchiment d'argent. Chacun des délits fiscaux était passible d'une peine de deux ans d'emprisonnement et d'une amende importante : 23 millions d'euros pour l'exercice 2011, 135 millions d'euros pour l'exercice 2012 et 140 millions d'euros pour l'exercice 2013. Le délit de blanchiment d'argent a été puni de six ans d'emprisonnement et d'une amende de 54 millions d'euros.
Les infractions sont liées à un système élaboré de fraude à la TVA impliquant la création de plusieurs sociétés espagnoles et la nomination de directeurs fictifs. Ce système visait à éviter le paiement de la TVA sur les ventes d'hydrocarbures en Espagne au cours des exercices 2011 à 2013, entraînant des pertes de plus de 100 millions d'euros pour le Trésor espagnol.
À la suite de la condamnation, le défendeur s'est pourvu en cassation devant la Cour suprême espagnole. L'appel étant en cours, la condamnation n'était pas encore définitive. Entre-temps, le tribunal espagnol avait imposé des mesures préventives, notamment l'interdiction de quitter le territoire espagnol. Néanmoins, le JMTB a été intercepté plus tard à la frontière croate, en direction de la Roumanie.
Le 6 avril 2022, l'Audiencia Nacional a émis une décision nationale d'arrestation et de détention, accompagnée d'un mandat d'arrêt international et d'un mandat d'arrêt européen. Le MAE visait à garantir sa présence pour la poursuite de la procédure pénale en Espagne.
Les autorités roumaines ont toutefois refusé d'exécuter le MAE. Dans une décision de la Curtea de Apel Alba Iulia (Cour d'appel d'Alba Iulia), elles ont invoqué deux motifs de non-exécution facultatifs en droit roumain : premièrement, le fait que l'intéressé résidait légalement en Roumanie depuis plus de cinq ans et qu'il avait exprimé son opposition à la remise ; deuxièmement, le fait qu'en vertu du droit pénal roumain, les infractions étaient prescrites, le délai de prescription pour de telles infractions expirant dix ans après le dernier acte criminel, ce qui, en l'espèce, aurait été au plus tard le 31 décembre 2013.
Le cadre juridique
Le système du mandat d'arrêt européen, établi par la décision-cadre 2002/584/JAI, repose sur le principe de la reconnaissance mutuelle des décisions judiciaires entre les États membres. En vertu de l'article 1er, paragraphe 1, de la décision-cadre, un MAE peut être émis soit aux fins de l'exercice de poursuites pénales, soit aux fins de l'exécution d'une peine ou d'une mesure de sûreté privatives de liberté.
La décision-cadre énonce des motifs obligatoires et facultatifs de refus d'exécution d'un MAE. L'article 3 énumère les motifs obligatoires, tandis que l'article 4 contient des motifs facultatifs, dont l'article 4, paragraphe 4, qui permet de refuser l'exécution d'un MAE :
- l'article 4, paragraphe 4, qui autorise le refus lorsque les poursuites ou les sanctions sont prescrites en vertu du droit de l'État membre d'exécution et que les faits relèvent de sa compétence en vertu de son propre droit pénal.
- l'article 4, paragraphe 6, qui autorise le refus lorsque le MAE a été délivré pour l'exécution d'une peine ou d'une mesure de sûreté privatives de liberté, si la personne recherchée séjourne dans l'État membre d'exécution ou en est un ressortissant ou un résident, et que cet État s'engage à exécuter lui-même la peine ou la mesure de sûreté privatives de liberté.
Le droit roumain met en œuvre ces dispositions par le biais de la loi n° 302/2004 relative à la coopération judiciaire internationale en matière pénale. En particulier, l'article 99, paragraphe 2, point c), de cette loi autorise le refus lorsque la personne recherchée est un citoyen roumain ou un résident roumain depuis au moins cinq ans, qu'elle a exprimé son opposition à la remise et que le MAE concerne l'exécution d'une peine privative de liberté. L'article 99, paragraphe 2, point g), autorise le refus si l'infraction est prescrite en vertu du droit roumain et relève de la compétence des autorités roumaines.
Positions des parties
Les autorités espagnoles ont fait valoir que le refus roumain était illégal en vertu de la décision-cadre. Selon elles, l'article 4, paragraphe 6, n'était pas applicable car le MAE avait été délivré à des fins de poursuites et non d'exécution d'une peine. En outre, l'article 4, paragraphe 4, ne pouvait être invoqué car les infractions relevaient entièrement de la juridiction espagnole. Ils ont souligné la jurisprudence antérieure de la Cour, notamment Puig Gordi et autres (C-158/21), selon laquelle les États membres ne peuvent introduire d'autres motifs de non-exécution que ceux énoncés dans la décision-cadre.
La juridiction roumaine a maintenu que le refus était conforme à son droit national, soulignant la résidence à long terme de l'individu et son objection à être remis, ainsi que le fait que le délai de prescription en vertu du droit roumain avait expiré.
La Commission européenne et le gouvernement espagnol ont tous deux soutenu l'interprétation de l'Espagne, en insistant sur le fait que les motifs facultatifs prévus à l'article 4, paragraphes 4 et 6, doivent être appliqués de manière stricte et cumulative, sans extension nationale.
Les questions préjudicielles
Face à ce conflit, l'Audiencia Nacional a sursis à statuer et a posé deux questions préjudicielles à la CJUE :
1) L'article 4, paragraphe 6, de la décision-cadre peut-il s'appliquer lorsque le MAE est délivré pour des poursuites et non pour l'exécution d'une peine, et peut-il s'appliquer sans que l'État d'exécution ne s'engage à exécuter la peine sur le plan national ?
2) L'article 4, paragraphe 4, peut-il être appliqué lorsque les faits en cause ne relèvent pas de la compétence de l'État membre d'exécution, même s'ils sont prescrits en vertu de son droit national ?
L'analyse de la Cour
Sur la première question, la Cour souligne que l'article 4, paragraphe 6, est explicitement limité aux cas où le MAE est délivré "aux fins de l'exécution d'une peine ou d'une mesure de sûreté privatives de liberté". Cette condition n'est pas une simple formalité mais un élément essentiel du champ d'application de la disposition. La logique de l'article 4, paragraphe 6, est que si l'État d'exécution est disposé à exécuter lui-même la peine, la remise peut être refusée dans l'intérêt de la réinsertion sociale de la personne condamnée. Ce raisonnement ne s'applique pas lorsque le MAE concerne des poursuites, car il n'existe pas encore de condamnation définitive à exécuter.
En l'espèce, le MAE a clairement été délivré à des fins de poursuites. Bien qu'il y ait eu une condamnation en première instance, celle-ci a fait l'objet d'un appel et n'est pas exécutoire en vertu du droit espagnol. La décision du 6 avril 2022 visait à garantir la présence de l'accusé au procès, et non à exécuter une peine. En outre, la Roumanie ne s'était pas engagée à exécuter une éventuelle condamnation sur son territoire. Les conditions cumulatives de l'article 4, paragraphe 6, n'étaient donc pas remplies et la Cour a estimé que cette disposition ne pouvait justifier le refus.
En ce qui concerne la deuxième question, la Cour a examiné l'article 4, paragraphe 4, qui autorise le refus lorsque l'action publique ou la peine est prescrite "et" que les faits relèvent de la compétence de l'État membre d'exécution. La Cour a souligné le caractère cumulatif de ces conditions : les deux doivent être remplies pour que le motif puisse s'appliquer. Si les faits ne relèvent pas de la compétence de l'État d'exécution, le motif est inapplicable, même si le droit national considère que l'infraction est prescrite.
En l'espèce, les infractions ont été commises entièrement en Espagne, ont impliqué des sociétés espagnoles et ont affecté le système de TVA espagnol. La Roumanie n'était pas compétente pour connaître de ces faits. La deuxième condition de l'article 4, paragraphe 4, n'était donc pas remplie, de sorte qu'il importait peu que les délais de prescription roumains aient expiré.
Les réponses de la CJUE ont été sans équivoque :
- L'article 4, paragraphe 6, ne permet pas de refuser un MAE émis pour des poursuites, même si la personne réside dans l'État d'exécution, et ne peut être appliqué sans l'engagement de cet État d'exécuter la peine.
- L'article 4, paragraphe 4, n'autorise pas le refus si les faits ne relèvent pas de la compétence de l'État d'exécution, qu'ils soient ou non prescrits en vertu de son droit national.
Implications pour la pratique
Cet arrêt renforce l'interprétation stricte des motifs de non-exécution facultatifs dans la décision-cadre relative au MAE. Pour les praticiens, cela signifie qu'il n'est pas possible d'invoquer l'article 4(6) dans les cas de poursuites, ni d'appliquer l'article 4(4) en l'absence de compétence, même si le droit national pourrait soutenir un tel refus.
La décision s'aligne sur l'approche plus large de la Cour dans l'affaire Puig Gordi et autres, fermant la porte aux lois nationales qui cherchent à ajouter des motifs supplémentaires pour refuser l'exécution d'un MAE. Elle envoie également un message clair aux avocats de la défense et aux procureurs : dans les cas de fraude transfrontalière, de fraude à la TVA et d'autres affaires similaires, les possibilités d'éviter la remise sur la base de la résidence ou des délais de prescription sont extrêmement limitées.
Pour les États membres, l'arrêt souligne l'importance d'aligner la législation nationale de mise en œuvre sur le libellé précis de la décision-cadre. Les divergences ou les extensions au niveau national risquent d'être annulées au regard du droit communautaire.
Conclusion
L'affaire C-481/23 (Sangas) rappelle que le système du mandat d'arrêt européen fonctionne sur la base de la confiance et de la reconnaissance mutuelles, avec seulement des exceptions limitées et clairement définies. L'insistance de la CJUE sur une lecture littérale et cumulative de l'article 4, paragraphes 4 et 6, signifie que les États membres ne peuvent pas utiliser les périodes de résidence ou de prescription comme moyen détourné de refuser la remise, à moins que toutes les conditions énoncées dans la décision-cadre ne soient remplies.
En rejetant le recours de la Roumanie à sa propre législation pour élargir les pouvoirs de refus, la Cour a réaffirmé l'application uniforme du régime du MAE. Pour les affaires transfrontalières de TVA et de criminalité financière, cela renforce la capacité des États d'émission à assurer le retour des suspects et des personnes mises en cause, garantissant ainsi que la justice procédurale et matérielle peut être poursuivie là où les crimes ont été commis.
CJUE - C-481/23 - ECLI:EU:C:2025:259 - Le refus roumain d'un mandat d'arrêt viole le droit de l'UE >>https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:62023CJ0481

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